Apport de l’Histoire à la compréhension de l’actualité.

 Voici, soumise à votre réflexion, la première partie d’un texte  illustrant l’apport de l’Histoire à la compréhension de l’actualité.

 

Le Monde-Idées 29/02/2020

 

Maïssa Bey : le Hirak est une lame de fond qui repose la question du statut des femmes en Algérie.

Le mouvement de contestation né il y a un an, a permis aux Algériens de renouer avec leur histoire. Mais aussi de mettre en lumière la participation des femmes qui doivent pourtant parfois affronter l’incompréhension jusque dans les rangs des manifestants, observe la romancière.

 

Biographie : née en 1950, la romancière et nouvelliste a été professeur de Français, puis conseillère pédagogique à Sidi Bel Abbès au sud d’Oran, où elle réside. C’est au cours des années 1990, au plus fort de la « décennie noire » en Algérie, qu’elle publie Au commencement était la mer (Marsa 1996, éd. de l’Aube 2016, comme tous ses livres parus en France) et adopte le pseudonyme de Maïssa Bey. Ce premier roman qui met en scène une Antigone moderne contient la plupart des thèmes qui lui sont chers : l’incommunicabilité entre les êtres, l’obscurantisme, le poids de la religion et de l’Histoire. Sont œuvre – récompensée par de nombreux prix – compte une douzaine de livres… Son dernier roman, Nulle autre voie, est paru en 2018.

 

« Je me souviens de la réaction inattendue, du moins pour moi, de quelques uns des « spécialistes » conviés il y a quelques mois par des chaînes d’information françaises à un débat sur la révolution pacifique qui venait de se déclencher en Algérie en février 2019.

Invités à visionner les images des manifestations, certains d’entre eux n’ont pas pu cacher leur étonnement.Ils soulignaient, non pas la présence de nombreuses femmes et jeunes filles qui défilaient parmi les citoyens, mais « la beauté et la grâce insolente des femmes algériennes ». Insolente aux yeux de tous ? La question reste posée. Ces deux hommes semblaient sincèrement surpris. Leurs commentaires ont porté essentiellement sur ces visages souriants et déterminés, sur ces corps qui semblaient libérés de toute entrave et qui avançaient sous le soleil éclatant d’un hiver finissant…

Nous avons, nous ici, l’habitude de cet étonnement de la part de ceux qui ne connaissent pas ou peu notre pays. Et surtout l’histoire de ce pays. Et s’il est bien un acquis indéniable du Hirak, c’est d’avoir mis en lumière un peuple enfin réconcilié avec lui-même, tous la diversité d’un peuple en marche pour réclamer sa part confisquée de liberté, de justice et de dignité, revendications communes à tous les peuples qui ont subi ou continuent de subir toutes sortes d’oppressions, de violences et de déni.

A ceux-là, il est utile de rappeler que la participation des femmes aux différents mouvements de contestation est inscrite de longue date dans l’histoire du pays… Dans les quartiers populaires d’Alger, des femmes sont sorties en masse pour manifester leur soutien au Front de Libération nationale (FLN) le 11 décembre 1960 (NB : manifestations en opposition à celles des partisans de l’Algérie française lors de la venue du général de Gaulle en Algérie.

Les premières furent durement réprimées par l’armée), puis, quelques mois après l’Indépendance à la fin de l’été 1962, pour exiger l’arrêt des combats fratricides entre les clans qui briguaient le pouvoir dans la nouvelle Algérie et réclamaient (déjà !) l’instauration d’une République civile et non militaire.

Plus près de nous, des femmes étaient en première ligne le 22 mars 1993 lors de la grande manifestation contre le terrorisme (qui faisait rage dans la guerre opposant, depuis 1991, le gouvernement algérien et plusieurs groupes islamistes). Ce ne sont que quelques exemples témoignant…de la conscience politique de cette moitié de la population que l’on a voulu assujettir plus de vingt ans après l’Indépendance, en juin 1984, avec la promulgation du code de la famille. Un code inspiré de la loi islamique ou charia qui, bien qu’il ait été amandé ces dernières années, reste discriminatoire et consacre l’inégalité entre les sexes.

Comment s’étonner qu’aujourd’hui cette lame de fond qui soulève le pays repose la question du statut des femmes ? C’est ce que souligne le slogan inscrit sur les pancartes de féministes qui ont imposé leur présence devant les grilles de la faculté centrale d’Alger, au cœur même des lieux investis par les marcheurs chaque vendredi.

Une présence contestée par ceux-là même qui défilent pour réclamer plus de droits, plus de respect de la dignité… L’obstination et le courage de ces femmes qui doivent souvent affronter des réactions de rejet et d’incompréhension restent intacts et ne se cantonnent pas aux limites spatiales de ce qu’il est convenu d’appeler le carré des féministes. »

 
Le reste du témoignage de Maïssa Bey fera l’objet d’un prochain envoi.
Amitiés à tous,
 
Hervé LE BLANCHE.
 
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