Croire aux fauves

Croire aux fauves

de Nastassja Martin (octobre 2019 Gallimard)

C’est une très haute silhouette, à la chevelure blonde et aux yeux bleus.

Cette jeune femme passionnée et passionnante est aussi une anthropologue reconnue, spécialiste des populations arctiques. Elle avait déjà écrit en 2016 un essai tiré de sa thèse Les âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska.

Croire aux fauves nous entraîne cette fois en Sibérie, plus exactement dans les montagnes du Kamtchatka. C’est le récit autobiographique palpitant d’une incroyable aventure : attaquée par un ours, grièvement blessée, Nastassja Martin survit mais ne sera plus jamais la même.

« J’ai froid. Je cherche mon sac de couchage à tâtons, je m’emmitoufle comme je peux. Mon esprit part vers l’ours, revient ici, tourne, construit des liens, analyse et décortique, fait des plans de survivant sur la comète. Dedans, cela doit ressembler à une prolifération incontrôlable de synapses qui envoient et reçoivent des informations plus rapidement que jamais, le tempo est celui, éclatant, fulgurant, autonome et ingouvernable, du rêve, pourtant rien n’a jamais été plus réel ni plus actuel. Les sons que je perçois sont démultipliés, j’entends comme le fauve, je suis le fauve. » (p 14)

Que cherchait-elle dans ce désert glacé, avec à perte de vue les hauts sommets des volcans, les glaciers, les précipices ?

Que faisait l’ours dans ces parages, si loin de sa tanière, comme de toute possibilité de cueillette ou de pêche ?

Quelle probabilité que la collision ait lieu ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit puisqu’aucun des deux n’a vu l’autre !

Récit haletant qui retrace le parcours hors normes de cette anthropologue qui l’a conduite à cet endroit-là, à ce moment-là, au sein d’une famille Evène, un peuple qui à la chute de l’URSS fait le choix de renoncer à la modernité et de s’enfoncer dans la forêt pour renouer avec le mode de vie ancestral, celui où les esprits parlaient.

Récit bouleversant qui raconte la souffrance fulgurante, la lente et difficile reconstruction aux confins de la folie.

Passionnante aventure intellectuelle, surtout, puisque toutes les certitudes antérieures volent en éclats. « En ce jour du 25 août 2015, l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête, qui en se confrontant ouvrent des failles sur leur corps et dans leur tête. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel; le rêve qui rejoint l’incarné. La scène se déroule de nos jours mais elle pourrait tout aussi bien être advenue il y a mille ans. (p 137)

De cette expérience extrême, Nastassja Martin, celle que sa famille adoptive Evène avait d’emblée baptisée « Matukha : Ourse », a tiré un livre magnifique dédié « à tous les êtres de la métamorphose ici et là-bas ».