Marc Ferro (1924-2021), historien libre.

 

Selon Pierre-François Souyri, professeur honoraire à l’université de Genève (revue L’Histoire, n°484, juin 2021), Marc Ferro était « un historien, un grand historien, mais un historien pas comme les autres ». Il est vrai qu’il a eu un vécu exceptionnel et que son expérience personnelle (en dehors de ses distances avec l’université) ont contribué à faire de lui un personnage atypique. Le professeur genevois souligne [qu’]il avait été touché de plein fouet par les tragédies du XX è siècle. Sur le Net, on donne plus de détails sur son devenir chaotique. Il était le fils de Jacques Ferro, agent de change italo-grec né en 1887 à Corfou en Grèce et de Netty Firman (ou Oudia Fridmann), née en 1897 dans une localité de l’Ukraine actuelle, alors en Russie. Marc a 5 ans quand meurt son père. Sa mère (d’origine juive) se remarie. En 1941, Marc Ferro habite Paris. Il est élève au lycée Carnot. Menacé par la politique antisémite du régime de Vichy, il fuit la zone occupée, se réfugie à Grenoble. Sa mère est arrêtée déportée à Auschwitz où elle meurt le 28 juin 1943. A Grenoble, en 1944, Marc Ferro prépare le certificat de Géographie de la licence d’Histoire. Une résistante communiste, Annie Kriegel, le recrute dans son réseau en raison de sa connaissance de la langue allemande. Il est chargé de détecter les cibles potentielles parmi les soldats qui stationnent aux portes de la ville. Mais une partie du réseau est arrêtée et Marc Ferro rejoint le maquis du Vercors. Sa connaissance des cartes d’état-major seront précieuses. Or, quelques jours à peine après son arrivée, l’armée allemande prend d’assaut le maquis du Vercors. Le réseau reçoit l’ordre de se disperser. M. Ferro retourne alors à Grenoble. Il participe à la libération de Lyon (le 3 septembre 1944), puis reprend ses études. Il deviendra enseignant en Histoire. Notons comme Pierre-François qu’il n’était pas passé par les Khâgnes, ne s’était pas présenté à l’Ecole normale supérieure et avait échoué, 6, 7 ou 8 fois (il ne le savait plus lui-même) à l’agrégation d’Histoire, déclarant plus ou moins sérieusement : « Moi, j’ai préparé l’agrégation tant de fois que finalement je connais bien mieux l’Histoire que ceux qui l’ont eue du premier coup ». Et il commence sa carrière d’enseignant dans l’Algérie alors française, où il œuvrera de 1948 à 1956. Il prend conscience du fait colonial, mais après le déclenchement de l’insurrection algérienne en 1956, il participe à la fondation de « Fraternité algérienne », un mouvement dit « de la troisième voie », hostile à la fois au système colonial et à la guerre menée par le F.L.N. Nommé professeur à Paris, il enseigne au lycée Montaigne, puis Rodin. Ensuite, il entre dans une autre dimension de sa carrière.

Les riches œuvres de Marc Ferro.

 

Né en 1929, MarcFerro est mort le 21 avril 2021 « emporté par une complication de la Covid 19 ». Selon l’historien genevois Pierre-François Souyri (revue L’Histoire, n°484), « Marc Ferro était un esprit créatif et boulimique, un professeur et un conteur de talent ». Son œuvre, très diverse, a répondu à bien des attentes et ouvrent des voies aux futures recherches.

 

Après avoir enseigné en Algérie et dans deux lycées parisiens, puis à l’école polytechnique, il fut remarqué par deux sommités de la discipline historique. Il a travaillé sous la direction de Pierre Renouvin, fameux spécialiste des relations internationales et Fernand Braudel adepte de la logue durée en Histoire. Sous la direction du premier, il mènera une thèse sur la révolution russe de 1917. Fidèle à lui-même, il n’adopte ni les thèses communistes, ni les thèses « libérales ». Il a tenté de montrer par les archives audiovisuelles et écrites que la révolution dite prolétarienne « est faite non par la classe ouvrière, mais par les femmes, des soldats et des paysans ». Mais par ailleurs selon lui, « l’insurrection d’octobre ne se réduit pas au coup d’état bolchevique car elle est indissociable du mouvement révolutionnaire et populaire encours ». Mouvement révolutionnaire qui sera en proie à la bureaucratisation et l’absolutisme. Les conclusions de M. Ferro tranchaient avec les analyses dominantes et elles étaient stimulantes.

 

Et Braudel, séduit par son agilité d’esprit peu commune, confiera à Marc Ferro le secrétariat de l’influente revue savante Les Annales. Pour celui qui n’était pas vraiment braudélien, ce sera  l’occasion d’ouvrir la science historique à de nouvelles sources, celles du cinéma qu’il soit documentaire ou de fiction. Il fit paraître l’article fondateur dans les Annales en 1973 sous le titre « Le film, une contre-analyse de la société ? », non sans qu’un vif débat ne se déroule au sein du comité directeur. Pour M. Ferro, les archives visuelles sont une source de compréhension du XXè siècle. Il le démontrait chaque samedi matin dans son séminaire de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).

C’est de cette direction que vint le succès public. Il proposa à Louisette Neil à la Sept (puis Arte) une émission hebdomadaire, « Histoire parallèle ». Il reprenait les actualités cinématographiques des deux camps de la seconde guerre mondiale, cinquante ans plus tard, commentées par un historien ou un témoin. L’émission analysait les méthodes de propagande, « tout en faisant ressentir au téléspectateur la guerre dans sa durée ». « Elle décryptait ce qu’il s’était passé durant cette sombre période, en rendant les évènements subis plus intelligibles » (R-F Souyri). Les milliers de lettres reçues attestent du succès de l’émission du samedi soir de 19 à 20h, sur Arte.

 

Mais s’il ouvrit la recherche historique au cinéma, Marc Ferro s’était intéressé à bien des domaines de la discipline. Son ouvrage sur La Grande Guerre 1914-1918, publié en 1968, méconnu en France, est d’une grande utilité pour la connaissance du premier conflit mondial. Il s’est essayé à la biographie (Nicolas II et même Pétain, sans doute difficile pour l’ancien combattant du Vercors). Puis, dans la dernière partie de sa vie, il se tourna vers l’histoire des émotions avec des essais sur Le Ressentiment (2007) ou L’Aveuglement (2015). « Il s’attachait à comprendre pourquoi, à un moment de leur histoire, les peuples, mais aussi les individus, ne comprennent pas ce qu’il leur arrive » à cause des grilles de lecture biaisées par les préjugés politiques, religieux, sociaux, de race ou de genre ». « Aucun historien n’avait réfléchi avant lui à l’importance du ressentiment, par exemple au sein d’une communauté, comme moteur de l’Histoire ». 

Et cet homme simple, accessible, que l’on pouvait croiser parfois à la Comédie du Livre à Montpellier, fit même une place à la petite histoire, façon Alain Decaux. Dans le dernier chapitre de sa biographie de Nicolas II, s’appuyant sur différentes sources, il avance que le massacre de toute la famille Romanov à Ekaterinembourg ne serait pas avéré. Auraient peut-être survécu l’héritier, Alexis et « sûrement » les 4 grandes duchesses. Comme elle l’affirmait dans les années 50, Anna Anderson serait bien la grande duchesse Anastasia. La thèse est développée dans un ouvrage de 2012 : La Vérité sur la tragédie des Romanov ; l’ex impératrice et les grandes duchesses ont survécu.

 

On peut se passionner pour un « tabou » de l’Histoire. Notons toutefois que Marc Ferro a fait progresser la connaissance historique sur un tout autre plan et de manière bien plus décisive.

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