Jean Delumeau, explorateur du paradis

L’historien moderniste est mort le 13 janvier 2020, à 96 ans. Il laisse une œuvre riche, qui a contribué à l’essor de l’histoire des mentalités.
Par Laurent Theis

Jean Delumeau aura survécu un peu plus de cinq ans à Jacques Le Goff, son condisciple en classe préparatoire à Marseille, son camarade à l’Ecole normale, son ami jusqu’au dernier jour. Ils représentaient chacun un moment de la civilisation occidentale, ici celle du Moyen-Age, là de la Renaissance… Ils incarnaient également…une génération d’historiens partis de l’histoire quantitative à la découverte de l’histoire des mentalités, religieuse en particulier.

En 1948, Fernand Braudel engagea le jeune agrégé (24 ans) Jean Delumeau à s’immerger dans l’alun (silicate d’aluminium utilisé comme mordant pour les couleurs dans l’industrie textile) de Rome, dont l’importance dépassait largement les pratiques de l’artisanat textile… Il donna matière à sa thèse complémentaire, Jean Delumeau en faisant un véritable indice d’activité industrielle en mettant en valeur les routes commerciales… Soixante sept ans plus tard, paraissait son dernier ouvrage, L’Avenir de Dieu (CNRS éditions 2015). C’est dire le chemin parcouru.

Professeur dès 1950 au lycée de Rennes, ville où il s’établit définitivement avec sa famille, J. Delumeau construisit, en même temps qu’un itinéraire académique exemplaire, une œuvre où, sans jamais quitter sa période d’élection (XVème-XVIIIème siècles) il alternait manuels de haute tenue et recherches originales : Naissance et affirmation de la Réforme (PUF Nouvelle Clio 1965) d’un côté et La Peur en Occident. Une cité assiégée (Fayard 1978) de l’autre. Ce dernier ouvrage inaugurait, dans une construction septénaire monumentale conduisant jusqu’au paradis, une anthropologie historique du christianisme occidental dans l’idée, que « les chrétiens cessent d’avoir peur de l’Histoire ».

C’est que, chez lui, au scientifique impeccable faisait écho l’homme de foi, catholique engagé s’adressant au grand public dans le langage clair des fortes convictions. La parution, en 1977, de Le Christianisme va-t-il mourir (Hachette) qui fut un grand succès de librairie, suscita un beau débat et ne lui valut pas que des amis au sein de sa propre confession…

L’historien était aussi un écrivain de style… Il était, plus encore, un homme de bien, qui voyait haut. Dans son cher chalet des Ouches en Haute Savoie comme dans son petit bureau du collège de France à Paris, le bleu de son regard semblait refléter le ciel. On y puisait ce que, quelques fois, on guette en vain : la bienveillance. Et puisqu’il était né un 18 juin, n’était-il pas, lui aussi, ce « vieil homme…jamais las de guetter dans l’ombre la lueur de l’espérance » ?

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