Etre édité dans la collection La Pléiade des éditions Gallimard était jusqu’à présent, pour les gens des Lettres, une forme de panthéonisation. La prestigieuse maison d’édition semble aujourd’hui à la recherche de débouchés moins élitistes. Peut-être au risque de perdre son aura d’excellence. Ce qui ne serait sans doute pas le cas si elle épousait mieux les tendances de notre époque et faisait une meilleure place aux écrivaines, aux auteures, bref, aux femmes.

Qui apprécie vraiment Kessel ne peut que se réjouir de son entrée dans la collection La Pléiade. On a trop souvent réduit son œuvre à celle d’un auteur pour la jeunesse (Le Petit âne blanc, Le Lion). Le Lion est certes lu au collège, mais l’ouvrage éblouit encore en dehors du public scolaire, au point de représenter le quart des ventes romanesques annuelles chez Gallimard. A cause de sa vie privée tumultueuse, des aspects « hooligans » de sa personnalité (comme disait son cousin Georges Lesk) et de ses reportages, on n’a voulu voir chez lui que l’esprit d’aventure. En fait, comme l’indique l’universitaire Serge Linkes dans son entretien avec Macha Séry du Monde, ce qui fait le lien entre tous les aspects de son œuvre c’est la qualité littéraire de l’écriture kessélienne, le défi sans cesse relevé d’évoquer le monde et les âmes par le pouvoir des mots. Certes, sa carrière de romancier s’ouvre avec L’Equipage (1923) et les aventures des aviateurs de la Grande Guerre. Mais la mort du capitaine Maury relève bien de la tragédie. Son œuvre se clôt par Les Cavaliers (1967) et l’aventure afghane, mais où n’est pas exclu un voyage initiatique. Et le récit de sa jeunesse dans Les Temps sauvages (1975) est d’un mémorialiste rarement égalé. La place de celui qu’un proche me désignait comme « l’écrivain de l’émotion » est bien marquée à La Pléiade.

Il y a bien quelques femmes dans la grande collection de Gallimard, telle Colette, la « Grande Colette » comme certains l’appellent, dont La Pléiade consacre la personnalité forte, protéiforme et l’œuvre de grande qualité par la justesse et la puissance d’évocation de son verbe. Qu’elle ait eu une vie affective tumultueuse, qu’elle fut danseuse de music-hall n’enlèvent rien à son œuvre. Elle a aussi collaboré avec Maurice Ravel pour L’Enfant et les sortilèges. A condition de ne pas faire de l’auteure des Claudine une feuilletoniste ou une régionaliste (Les Vrilles de la vigne). Ses écrits partent, comme chez Kessel, d’expériences vécues (La Chatte, Sido, Le Blé en herbe), mais elle possédait bien son métier, ce que conforta son expérience de journaliste. Entrée à l’académie Goncourt en 1943, elle écrivit pour Elle, Marie-Claire. Directrice littéraire du grand quotidien Le Matin, elle conseilla d’épurer son style à un débutant, un certain Georges Simenon. Et puis, la scandaleuse se fit mondaine, puis respectable. Mariée, officier de la Légion d’Honneur, elle eut droit à des obsèques nationales et elle a été « pléiadisée » !

Mais une place dans La Pléiade pourrait être aussi celle de bien des auteures. Selon les recherches de M.A. Hoffmann, peu de femmes ont été « panthéonisées » sur papier bible. Pourquoi La Pléiade n’accueillerait pas des auteures telle Maryse Condé dont la saga Ségou évoque l’histoire des contrées de la grande boucle du Niger avec un souffle, un sens de la vie que pourraient lui envier bien des confrères masculins. Et, entre autres, pourquoi ne pas consacrer Béatrice Beck, romancière et poétesse. Prix Goncourt 1952 pour Léon Morin prêtre, Grand prix du roman de l’Académie française en 1997, poète de L’Enfant chat et Guidées par le rouge. Elle conte ses souvenirs dans Confidences d’une gargouille.

Bien sûr, chacun a son panthéon littéraire. Mais après tout, voilà quelques vœux de lecteurs (et lectrices).

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