La Grande Guerre et la pandémie.

Dans la rubrique « Idées » du Monde daté du 11 mai, l’historien Patrick Weil (directeur de recherche au CNRS) expose « Ce que la Grande Guerre a à nous apprendre sur la pandémie« . Il évoque des aspects peu connus du conflit (la mobilisation économique des belligérants et ses conséquences) et un futur de coopération inter-étatique, y compris dans la prévention des pandémies.

L’auteur souligne bien en introduction que la lutte contre le coronavirus n’est pas une « guerre », mais ajoute que « la comparaison avec la première guerre mondiale n’en est pas moins instructive ». Et il en donne les raisons. En 1914-1918, la vie du pays est bouleversée. En outre, les dirigeants de la France avaient pensé à une guerre courte. Or, après « le sursaut de la Marne », la France risque de se retrouver à court de munitions. C’est alors que Millerand, ministre de la guerre, lance une coopération avec l’industrie privée. Pour produire dix fois plus d’obus pour le canon de 75, « Renault et Citroën transforment leur production et le ministre de l’armement Albert Thomas « parcourt la France à la recherche de projets locaux ». Ateliers, mines, ouvriers sont mobilisés. Il est vrai que l’administration et le gouvernement « surent prendre des tournants immédiats et radicaux. La réquisition, puis la planification ne leur firent pas peur, pas plus qu’au patronat ». Celui-ci, évoque l’auteur, ne se satisfait pas que des dividendes versés aux actionnaires. Le gouvernement quant à lui fit face à un inconvénient majeur  (l’occupation de 10 départements riches en matières premières) par une large coopération avec la Grande Bretagne. A l’instigation de Jean Monnet, alors « affréteur maritime de 26 ans », les deux pays achètent conjointement « blé, métaux, fil de fer barbelés et bateaux ». En 1917, « l’ensemble des navires des deux alliés sont mis en commun », de même que l’achat des produits de première nécessité.

Le texte de Patrick Weil évoque le cas, si particulier, de l’Allemagne. Le II ème Reich avait été surpris par l’entrée en guerre de la Grande Bretagne aux côtés de la France, puis par l’échec de son offensive éclair. Face à la menace de blocus, Walther Rathenau, dirigeant de l’entreprise électronique AEG, soumit au ministre de la guerre un plan, qu’il mit en œuvre lui-même, « visant à remplacer les matières premières importées et à enregistrer les stocks existants ». Rathenau exposa dans une conférence sa conception de « la planification, une coopération entre les entreprises et le gouvernement dans un système décentralisé de sociétés de guerre, créées dans tous les secteurs de l’économie ». Cette conférence inspira les travaux du président américain Wilson en 1917, Lénine (!), « Roosevelt en 1933 avant Monnet et de Gaulle en 1945 ».

Aujourd’hui où l’on tente de concevoir des futurs possibles, quels sont les défis à relever ? Le chômage de masse. Et surtout, selon l’auteur, le réchauffement climatique « nouvelle guerre de l’humanité contre un ennemi commun ». Les leçons du passé peuvent-elles inspirer la conduite à venir ? Comment agir ? « Selon la méthode Monnet, une coopération dans les secteurs clés, décisifs aujourd’hui pour l’emploi et le climat, par exemple les transports, l’énergie et les réseaux ». Et, en Europe, « mettre en commun l’action dans ces secteurs où se joue son avenir ». Sinon, l’Europe aura-t-elle « un rôle dans l’histoire du monde ? » L’auteur rappelle que la guerre avant 1914 était « un moyen légal de régler des contentieux entre Etats ». A partir de 1919, elle fut progressivement mise hors la loi. Après le carnage de la Grande Guerre, on ne se résignait plus face au fléau guerrier. On n’en acceptait plus la fatalité. Alors, indique l’auteur, ne nous résignons pas au fléau des épidémies. Certes, note-t-il, « dans le cas d’une pandémie, aucune contamination ne pourra jamais être prévenue ». Mais il n’évoque pas moins, par une large coopération internationale à l’échelle mondiale, une vaste action de prévention. Et aussi, le devoir pour les dirigeants d’informer « du démarrage d’une pandémie ».

Sur ce plan, beaucoup de dirigeants ont bien des progrès à faire. Attendra-t-on encore longtemps coopération, financements, actions plurilatérales ? « L’égoïsme sacré » est-il inéluctable ?

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