La réforme et Jean Jaurès

A l’occasion de la commémoration de l’insurrection de la Commune de Paris (mars 1871), on a crédité le régime établi dans la capitale d’avoir eu d’importantes anticipations. En comparant notre histoire à celle de nos voisins britanniques et allemands qui n’ont pas connu d’épisodes révolutionnaires, certains se demandent si, effectivement, la Commune n’avait pas été que « la catastrophe du siècle insurrectionnel et romantique ». Soit un épisode dramatique, mais sans réelle portée. En examinant l’évolution graduelle qui a suivi cet évènement, on peut s’interroger sur le rôle, accélérateur ou néfaste, de la violence. Et des commentateurs, parfois éminents mais mal informés, en appellent à Jean Jaurès (1859-1914), le martyr du socialisme.

Réformistes et révolutionnaires continuent à se disputer son héritage. Pour les réformistes, Jaurès voulait bien changer la société, mais graduellement, par étapes. Une succession de réformes importantes, profondes aurait conduit la France à une forme de socialisme et le tout dans la paix et, sous entendu, dans la légalité. Jaurès aurait répudié toute action illégale et toute forme de violence politique au motif que les moyens d’éventuels insurgés auraient été bien inférieurs à ceux de l’appareil d’État (police, armée). Le risque est alors grand de briser, dans une aventure, le dynamisme du changement. C’est ce qui eut lieu après la Commune, où la gauche politique et sociale dut attendre près de 20 ans pour se réorganiser.
Et, de nos jours, au plus fort de la crise des gilets jaunes quand le pouvoir fit appel à l’armée et déploya les blindés de la gendarmerie face aux manifestants, on pouvait penser que les vues de Jaurès avaient été prophétiques. Reste alors, pour remédier aux défauts de la société où nous vivons, l’action légale dans le cadre de la démocratie parlementaire. Avec le risque d’un changement incomplet et la nécessité de réduire la portée des transformations envisagées (comme dut le faire l’union de la gauche, après l’expérience de 1981-1983). Dans la belle biographie consacrée à F. Mitterrand (Gallimard, 2015), Michel Winock souligne le fait que, face aux conservateurs, Allemands et Scandinaves se disent, sans aucun complexe, sociaux-démocrates ayant répudié le marxisme et renoncé à changer de société.

On pense créditer Jaurès de cette méthode gradualiste, compte tenu du rôle qu’il a joué dans la vie politique française de 1899 à 1914. A cette date, après les derniers développements de l’affaire Dreyfus, l’agitation nationaliste et antisémite se développe à Paris. Paul Déroulède, président de la Ligue des Patriotes, tente même d’entraîner un régiment contre l’Elysée. La République paraît en danger. L’avocat et homme politique Waldeck-Rousseau forme un cabinet de Défense républicaine qui traduira les factieux en Haute Cour. Ce gouvernement groupe des ministres décidés à la défense du régime, depuis le général Gallifet, ex « fusilleur de la Commune », à un socialiste, Alexandre Millerand (1859-1943) ministre de l’Industrie et du Commerce. Dans le parti socialiste, on condamne la participation d’un socialiste à un gouvernement bourgeois. Jaurès défend cette expérience face, en particulier, à Jules Guesde (1845-1922) marxiste intransigeant refusant toute collaboration avec la classe bourgeoise. Jaurès défend aussi la participation de Millerand, alors au gouvernement, au congrès de l’Internationale socialiste face au social-démocrate allemand Karl Kautsky. Ce dernier admettant toutefois que l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois peut être un expédient transitoire et exceptionnel.
Pour Jaurès, c’est l’occasion de faire avancer certaines réformes dans le domaine social et surtout de soutenir la politique du Bloc des gauches (radicaux et socialistes) contre l’influence de l’Église dans la société. Il est interdit aux congrégations d’enseigner, elles sont encadrées et, finalement, en 1905 sera actée la séparation de l’Église et de l’État. Jaurès a soutenu la politique anticléricale des radicaux, même sous le ministère Combes (1835-1921), président du Conseil en 1902 qui mène une politique très hostile au clergé. En 1904, il rompra les relations diplomatiques avec le Vatican. Pour Jaurès, c’était le moyen de faire avancer un point du programme socialiste. Au congrès socialiste de 1902, il déclarera : «Nous combattons les forces de résistance que la société capitaliste nous oppose ; nous constatons qu’il est difficile d’avoir raison brutalement et soudainement de ces forces de résistance ; nous constatons qu’il est nécessaire d’user et de ruiner méthodiquement ces forces de résistance…» (dans Jaurès de J. Rabaut et J.P. Rioux, collection Les Grands révolutionnaires, éd. Martinsart, 1978).

Voilà qui explique l’attitude de Jaurès au tournant du siècle. Mais, au congrès de 1902, il ne bornait pas là son propos. Il ajoutait : «Mais…si une aventure, si un heureux hasard permet d’avoir raison de cette société, qui n’est plus le droit, même en sortant des formes légales que cette société a constituées, il n’y a aucun scrupule de légalité qui puisse arrêter le prolétariat». Voilà qui n’est pas très « gradualiste ». En fait, Jaurès s’est toujours défini comme révolutionnaire, ce que beaucoup ont tendance à oublier. Certes, il a critiqué certains aspects du marxisme, un peu trop prophétique à son goût. Mais il était d’accord avec la vision matérialiste de l’Histoire, la dialectique de la lutte des classes et surtout, son but était bien de passer d’une société capitaliste à une société socialiste ou communiste. Il évite trop de dogmatisme, trop de brutalité. En préparant le congrès socialiste international d’Amsterdam, il fait le point de son évolution. Selon lui, il est de l’intérêt de la bourgeoisie de ne pas s’opposer «à la force irrésistible de l’évolution». Avec une part de naïveté semble-t-il, il écrit qu’elle y gagnerait en autorité morale. Et ainsi, elle négocierait avec la classe prolétarienne «les sages transactions, les transitions prudentes qui ménagent les habitudes…» Bouffée d’utopie ? Prudence ? On peut s’interroger sur ces propos.
Toujours est-il qu’en décembre 1904, il est en accord avec la déclaration commune des partis socialistes qui sera du parti unifié qui prendra le nom de Section Française de l’Internationale (SFIO). Il y est rappelé que le parti, « tout en poursuivant la réalisation des réformes immédiates revendiquées par la classe ouvrière, n’est pas un parti de réforme, mais de lutte de classe et de révolution ». Et au Congrès de Toulouse (octobre 1908), Jaurès, dans la synthèse qu’il présente avant son apothéose, affirme : «Le parti socialiste, parti de la classe ouvrière et de la révolution sociale, poursuit la conquête du pouvoir politique pour l’émancipation des prolétaires par la destruction du régime capitaliste et la destruction des classes». Par la propagande, l’action continue pour l’amélioration des conditions de travail, de vie, le parti poussera les réformes jusqu’à la réforme totale, la transformation décisive de la société. Les moyens employés sont ceux de l’«action directe» sur le patronat et les pouvoirs publics, pouvant aller jusqu’à la grève générale et le «suprême recours à la force insurrectionnelle». Il ajoutera qu’il faut se garder de toute aventure et négliger «les escarmouches» qui peuvent subvenir dans les luttes sociales. Au total, selon Jaurès, toute réforme ne doit être que «le point de départ d’une réforme plus profonde et plus hardie», jusqu’à la société socialiste.

Il semble bien que Jaurès montre le but, indique la méthode, mais on peut se demander s’il évalue bien les forces d’opposition à son projet. Dans l’Histoire socialiste de la France, il écrit qu’«il est avec Robespierre». Qui, selon lui, a le mieux mis en œuvre la Révolution. A méditer, compte tenu de la dictature jacobine et de la Terreur.

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